« C’est le karma de notre pays. »
« Je paie le karma de ma famille. »
« Avec le karma collectif actuel, on ne peut rien faire. »
Ces phrases présentent le karma comme une force extérieure qui nous imposerait un destin. Une sorte de facture spirituelle que nous devrions régler simplement parce que nous appartenons à un groupe.
Pour comprendre le karma dans l’enseignement bouddhique, il faut pourtant partir d’une autre question : avec quelle intention agissons-nous ?
Le karma commence par nos intentions
Le mot sanskrit karma, ou kamma en pali, signifie « action ». Dans le bouddhisme, l’intention occupe une place centrale : le Bouddha définit le karma par l’intention qui conduit à agir par le corps, la parole ou l’esprit.
Prenons un exemple simple.
Vous renversez accidentellement un verre sur quelqu’un. Une autre personne lui jette volontairement son verre au visage pour l’humilier.
Dans les deux cas, une personne finit mouillée. Pourtant, l’intention est radicalement différente : absente dans un cas, mauvaise dans le second.
Un même résultat visible ne signifie pas une même action karmique.
Le karma ne se comprend donc pas en regardant seulement ce qui arrive.
Il faut aussi considérer ce que chacun choisit de faire et les motivations de ses actes.
Il faut cependant distinguer l’intention des conséquences physiques de nos actes. Si l’on plonge la main dans de l’eau bouillante, volontairement ou par accident, on se brûle quand même. La chaleur n’a pas besoin de connaître nos intentions pour agir : cette brûlure ne constitue donc pas une "punition karmique".
Un conducteur met ses passagers en danger
Imaginons un conducteur qui décide de rouler dangereusement malgré les protestations de ses passagers. Il provoque un accident.
Tous peuvent en subir les conséquences. Mais tous n’ont pas pris la décision de mal conduire, ils subissent simplement les conséquences des actes d'un autre. Ne croyez pas que les passagers ont été spécialement rassemblés par le karma pour subir cet accident.
Le passager qui demandait de ralentir subit les conséquences, tout comme celui qui l’encourageait à accélérer.
Cet exemple montre une distinction essentielle :
Nous pouvons subir les conséquences d’une action sans être les auteurs de cette action.
Partager un véhicule ne crée pas une intention commune. Partager une famille, un pays ou une époque non plus.
Dans une même famille, chacun fait ses choix
Imaginons une famille dont un membre escroque ses clients.
Un proche participe consciemment à l’escroquerie. Un deuxième la découvre et tente de la faire cesser. Un troisième n’en sait absolument rien.
Leurs situations sont différentes. Le nom de famille ne suffit pas à leur attribuer une responsabilité identique.
Bien sûr, les conséquences peuvent toucher tout le monde : difficultés financières, tensions, perte de confiance ou mauvaise réputation.
Mais les répercussions familiales d’un acte ne sont pas une preuve que chacun porte le karma de son auteur.
Le Bouddha invite précisément chacun à réfléchir au fait qu’il est l’héritier de ses propres actes et de rien d'autre.
Une catastrophe ne permet pas de juger ses victimes
Une inondation frappe un village. Des personnes très différentes perdent leur maison : généreuses ou égoïstes, honnêtes ou malhonnêtes, adultes ou enfants.
Le fait qu’elles subissent le même événement ne permet pas de conclure qu’elles ont toutes commis une même faute.
Dans le Sivaka Sutta le Bouddha rejette l’affirmation selon laquelle tout ce qu’une personne éprouve serait dû à ses actions passées. Il évoque plusieurs causes de sensations douloureuses, notamment des troubles physiques, des variations climatiques et des blessures infligées par autrui.
Quand il pleut, il pleut et tout le monde est mouillé, aucune "magie karmique" n'a rassemblé là seulement les gens dont le karma était d'être mouillés.
Dire à quelqu’un qui souffre « c’est ton karma » n’explique donc pas automatiquement sa situation.
Et cela ne nous dispense jamais de l’aider.
Devant une personne en difficulté, nous pouvons chercher comment réduire sa souffrance plutôt que lui inventer une faute invisible.
Que signifie alors « karma collectif » ?
L’expression existe dans certaines traditions bouddhiques, notamment pour parler d’actions auxquelles plusieurs personnes participent ensemble. Thubten Chodron l’emploie dans ce sens.
D’autres enseignants, comme Thanissaro Bhikkhu, rejettent cette expression et insistent sur le caractère individuel du karma, même lorsque plusieurs personnes connaissent des résultats similaires.
Il faut donc préciser ce que l’on veut dire.
Dix personnes organisent sciemment une escroquerie : chacune y participe avec ses intentions et ses actes.
Dix personnes habitent le même immeuble : cette proximité ne suffit pas à leur attribuer une responsabilité morale commune. Et non, si l'immeuble brûle, rien ne permet d’affirmer que le karma les a rassemblés là pour les punir. On est dans la vraie vie, pas dans un épisode de "Destination finale" ;o)
Agir ensemble et subir ensemble sont deux situations différentes.
L’idée d’un « karma collectif » devient trompeuse lorsqu’elle sert à affirmer que nous serions automatiquement coupables des actes d’un groupe, ou condamnés à un destin auquel nous ne pourrions rien changer.
Personnel ne signifie pas que nous contrôlons tout
Nous ne choisissons pas toutes nos conditions de vie. La maladie, les décisions politiques, les violences et les actes d’autrui peuvent réduire considérablement notre liberté.
Reconnaître le caractère personnel du karma ne consiste pas à prétendre que chacun maîtrise tout ce qui lui arrive.
Cela consiste à reconnaître que nos actes présents comptent aussi. Thanissaro Bhikkhu souligne que le présent n’est pas entièrement déterminé par les actions passées : les choix que nous faisons maintenant contribuent également à le façonner.
Après une injustice, nous pouvons chercher à nous protéger, demander de l’aide ou obtenir réparation. La bienveillance n’exige pas de nous laisser maltraiter.
Après une erreur, nous pouvons reconnaître notre responsabilité, réparer ce qui peut l’être et changer notre conduite.
Notre marge d’action varie selon les circonstances. Elle ne devient pas inutile pour autant.
Une question plus utile que « pourquoi moi ? »
Comprendre le karma nous invite à examiner nos intentions, nos paroles et nos gestes.
La question devient alors :
« Dans cette situation, que puis-je faire pour ne pas ajouter de souffrance, et si possible en diminuer ? »
Nous ne sommes pas les auteurs de tous les malheurs qui nous touchent. Nous ne portons pas automatiquement la responsabilité des actes de notre entourage.
Mais lorsque nous pouvons agir, ce que nous choisissons de faire compte.
C’est là que l’enseignement du karma prend toute sa force : dans la responsabilité personnelle et la possibilité de transformer notre conduite.
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