Quand les amulettes du royaume de Siam rencontrèrent les mousquets de Louis XIV

Quand les amulettes du royaume de Siam rencontrèrent les mousquets de Louis XIV

Quand les amulettes du royaume de Siam rencontrèrent les mousquets de Louis XIV

Au XVIIe siècle, la France et le royaume de Siam entretiennent des relations diplomatiques particulièrement actives. Des ambassadeurs siamois sont reçus à Versailles tandis que des émissaires français effectuent le long voyage jusqu'à Ayutthaya, alors l'une des plus grandes villes du monde.

Ces rencontres donnent naissance à des récits étonnants, parfois à la frontière de l'histoire et de la légende. L'un d'eux, rapporté par W.A.R. Wood dans son ouvrage Consul in Paradise, concerne une démonstration de tir organisée par Louis XIV lui-même.

Selon une chronique siamoise ancienne (le Phongsawadan, une chronique siamoise compilée en 1783) citée par Wood, lorsque l'ambassade du roi Narai fut reçue à Versailles en 1684, le Roi Soleil souhaita impressionner ses visiteurs par la discipline et la précision de ses soldats.

Cinq cents mousquetaires furent alors disposés en deux rangs se faisant face. Au signal, ils tirèrent simultanément. Les chroniqueurs affirment que chaque balle entra dans le canon du mousquet situé exactement en face, sans qu'aucun homme ne soit blessé.

Louis XIV, satisfait de l'effet produit, demanda alors à l'ambassadeur siamois ce que son souverain penserait d'une telle démonstration.

La réponse fut inattendue.

L'ambassadeur expliqua que le roi de Siam accordait finalement assez peu d'importance à ce genre de prouesse. Selon lui, son royaume disposait de soldats capables de se rendre invulnérables grâce à des protections magiques. Il ajouta même que certains des meilleurs étaient réputés pouvoir devenir invisibles et traverser les lignes ennemies afin d'en rapporter la tête du général adverse.

Le roi de France eut quelque peine à croire une telle histoire.

L'ambassadeur lui proposa alors une expérience.

Le lendemain, un magicien accompagnant la délégation siamoise prépara des charmes destinés à protéger seize soldats. Ceux-ci furent installés sur une estrade devant les 500 tireurs français.

Au premier ordre, les mousquets refusèrent de tirer.

Au second essai, les armes fonctionnèrent normalement, mais les balles tombèrent toutes à terre avant d'atteindre leurs cibles.

L'ambassadeur siamois précisa alors qu'il était désolé, et explique qu'il n'a amené que des soldats de second ordre avec lui. Les vrais "soldats magiques" experts sont évidement restés dans le royaume de Siam pour protéger leur souverain.

Selon le récit, Louis XIV fut profondément impressionné par cette démonstration et accorda dès lors une grande confiance aux affirmations de l'ambassadeur siamois.

Vérité historique, légende diplomatique ou simple anecdote destinée à glorifier le prestige du royaume de Siam ?

Trois siècles plus tard, il est probablement impossible de le déterminer avec certitude.

Ce qui est certain, en revanche, c'est que les croyances liées aux protections sacrées occupaient déjà une place importante dans la culture siamoise de l'époque.

Bien avant les amulettes modernes, les guerriers portaient déjà des tatouages sacrés, des talismans bénis par les moines et divers objets rituels censés leur apporter courage, protection ou invulnérabilité.

Les Français eurent d'ailleurs l'occasion de découvrir ces croyances lors de leurs propres visites au Siam.

Lorsque le chevalier Alexandre de Chaumont fut reçu par le roi Narai à Ayutthaya, il fit lui aussi présenter la puissance militaire française à travers des démonstrations de mousqueterie et de discipline européenne.

Les chroniqueurs rapportent alors une réponse restée célèbre.

Le souverain siamois aurait reconnu les qualités des armes françaises tout en rappelant qu'il pouvait, si nécessaire, mettre en campagne des dizaines de milliers d'éléphants de guerre en plus de ses soldats invulnérables. 
Sa réponse aurait été "Ah oui, ils sont forts vos mousquetaires, mais je peux aligner 40.000 éléphants de guerre si besoin, que feront vos mousquetaires une fois piétinés?"

Après tout, que pourraient bien faire quelques centaines de mousquetaires lorsqu'une véritable marée d'éléphants se met en mouvement ? En tuer quelques un oui, en effrayer une partie avec les détonations (probablement), puis finir réduits en galettes de mousquetaires (certainement).

Cette remarque résume parfaitement l'esprit de ces rencontres.

Les Français arrivaient convaincus de posséder les armes les plus avancées du monde.

Les Siamois vivaient dans un royaume où les éléphants de guerre, les astrologues royaux, les maîtres de magie, les guerriers tatoués et les talismans protecteurs faisaient encore partie de la réalité quotidienne.

Chaque camp cherchait à impressionner l'autre.

Chaque camp pensait détenir le secret de la puissance.

Et chacun repartit probablement persuadé d'avoir eu le dernier mot.

Aujourd'hui encore, les amulettes thaïlandaises perpétuent une petite partie de cet héritage. Le Roi de Thaïlande à encore de nos jours des gardes du corps qui portent des chemises de protection magiques, il fait encore forger ses armes de parade en fer bleu magique Lek Namphi et a encore des astrologues royaux. 

Que l'on croie ou non aux récits d'invulnérabilité rapportés par les anciennes chroniques, ils témoignent d'une chose certaine : dans le royaume de Siam, le monde visible et le monde invisible ne sont jamais très éloignés l'un de l'autre.

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