Phra Kanha et Phra Chali : les enfants sacrés de la légende de Vessantara

Dans les temples et sur les marchés d’amulettes de Thaïlande, il arrive de rencontrer deux petites figures représentées côte à côte : un garçon et une fille vêtus comme de jeunes princes.

Il ne s’agit pas de deux Khuman Thong, ni des esprits de deux enfants disparus. Ces personnages sont Phra Chali et Phra Kanha, les enfants du prince Vessantara, héros de l’un des récits les plus importants du bouddhisme theravāda.
Leur histoire est à la fois profondément religieuse, douloureuse et parfois difficile à comprendre pour un lecteur moderne. En Thaïlande, elle a également donné naissance à une tradition particulière d’amulettes associées à la protection familiale, à la prospérité et à la réussite commerciale.
Qui sont Phra Kanha et Phra Chali ?
Leurs noms s’écrivent généralement en thaï :
พระกัณหา – Phra Kanha
พระชาลี – Phra Chali
Phra Chali est le jeune prince, tandis que Phra Kanha est sa sœur. Certaines translittérations occidentales utilisent les formes Jali, Kanha, Krishnaajina ou Kanhajina, ce qui explique les variations que l’on rencontre dans les ouvrages et les catalogues.
Tous deux sont les enfants du prince Vessantara, appelé en Thaïlande Phra Wetsandon พระเวสสันดร et de son épouse, la princesse Maddi ou Mathri.
Leur histoire appartient au Vessantara Jataka, le récit de l’une des vies antérieures du Bouddha. Vessantara y apparaît comme un Bodhisattva, c’est-à-dire un être destiné à devenir ultérieurement un Bouddha.
Dans la tradition theravāda, cette existence est considérée comme la dernière grande naissance humaine du Bodhisattva avant sa venue au monde sous la forme du prince Siddhartha Gautama.
Le prince qui donnait tout
Vessantara est présenté comme l’incarnation parfaite de la générosité, appelée dāna pāramī, la perfection du don.
Dès son enfance, il éprouve le besoin de donner ce qu’il possède. Devenu prince, il distribue ses richesses et offre même l’éléphant blanc sacré de son royaume à un pays voisin frappé par la sécheresse.
Cet éléphant étant considéré comme le protecteur du royaume et le garant des pluies, la population se révolte. Vessantara est alors contraint de quitter la ville.

Il part vivre dans la forêt avec son épouse Maddi et leurs deux enfants, Chali et Kanha. Sur le chemin de l’exil, il continue à donner ses biens, ses chevaux et finalement son char.
La famille s’installe dans un ermitage au cœur de la forêt.
C’est là que commence la partie la plus célèbre et la plus éprouvante de la légende.
L’arrivée du vieux brahmane Chuchok
Un vieux brahmane nommé Jujaka, plus connu en Thaïlande sous le nom de Chuchok ชูชก vit avec une jeune épouse qui exige de lui qu’il lui procure des serviteurs.
Chuchok apprend que Vessantara est incapable de refuser une demande. Il traverse donc la forêt afin de lui réclamer ses deux enfants.
Lorsque le vieil homme arrive à l’ermitage, la princesse Maddi est partie chercher des fruits et de la nourriture. Chali et Kanha comprennent le danger et tentent de se cacher dans un étang couvert de lotus.
Vessantara les retrouve cependant et accepte de les confier à Chuchok.
Le passage est appelé le don des enfants, ou puttadāna. Dans le récit bouddhique, ce geste constitue l’épreuve ultime de la générosité du Bodhisattva : il doit parvenir à abandonner ce qu’il aime le plus afin d’achever la perfection du don.
Le supplice de Kanha et Chali

Chuchok attache les deux enfants et les entraîne avec lui.
Il les frappe, les insulte et les traite avec une extrême brutalité. Devant leurs pleurs, Vessantara ressent une colère immense et manque de reprendre les armes pour les délivrer. Il parvient cependant à maîtriser cette colère afin de ne pas rompre le don qu’il vient d’accomplir.
Cette scène est l’une des plus émouvantes de toute la littérature bouddhique d’Asie du Sud-Est.

Dans certaines versions thaïlandaises développées au fil des siècles, des divinités prennent discrètement soin des enfants durant leur voyage. Des êtres célestes apparaissent pendant la nuit sous l’apparence de leurs parents afin de les nourrir, de les réconforter et de soigner leurs blessures.
Le récit ne se termine donc pas par leur esclavage.
Par un enchaînement d’événements providentiel, Chuchok conduit finalement les enfants jusqu’au royaume de leur grand-père, le roi Sanjaya. Celui-ci les reconnaît et verse la rançon nécessaire pour leur rendre leur liberté.

La famille est ensuite réunie, Vessantara retrouve son rang et tous retournent triomphalement dans le royaume.
Une histoire parfois difficile à accepter
Pour un lecteur contemporain, l’idée qu’un père puisse donner ses enfants paraît naturellement choquante. Cette difficulté n’est d’ailleurs pas nouvelle : le récit lui-même insiste sur les souffrances de Kanha, de Chali et de leur mère Maddi.
Le Vessantara Jataka ne doit cependant pas être lu comme une recommandation faite aux parents ordinaires.
Il s’agit d’un récit religieux construit autour d’un acte absolu, accompli par un Bodhisattva dans un monde légendaire. Le but est de montrer une perfection du détachement tellement extrême qu’elle dépasse les comportements humains ordinaires.
Les enfants ne sont pas uniquement présentés comme des victimes passives. Dans l’interprétation religieuse traditionnelle, ils participent à l’accomplissement de la perfection spirituelle de leur père et sont destinés à être sauvés puis réunis à leur famille.
Cette interprétation ne supprime pas la violence du récit, mais elle explique pourquoi l’épisode est considéré en Thaïlande comme une grande histoire de mérite plutôt que comme le simple récit d’un abandon.
Le Thet Mahachat, la grande récitation de Vessantara
En Thaïlande, le Vessantara Jataka est connu sous le nom de Mahachat, « la Grande Naissance ».
Il est traditionnellement récité lors du Thet Mahachat เทศน์มหาชาติ
Le temple peut être décoré de bananiers, de cannes à sucre, de feuillages et de fleurs afin de recréer symboliquement la forêt dans laquelle Vessantara et sa famille vécurent leur exil.
La récitation complète comprend traditionnellement un millier de stances. L’écoute de l’ensemble du récit au cours d’une même journée est considérée comme un acte particulièrement méritoire.
L’histoire est également représentée sur de nombreuses peintures murales de temples. Chuchok, avec son ventre proéminent, sa vieillesse et son bâton, y est généralement facilement reconnaissable.
Kanha et Chali dans les amulettes thaïlandaises

À côté de cette tradition religieuse ancienne, une tradition ésotérique plus récente s’est développée autour de représentations de Phra Kanha et Phra Chali.
Ces objets peuvent prendre la forme :
-
de deux petites statues ;
-
d’une amulette réunissant les deux enfants ;
-
de figurines placées sur un autel domestique ;
-
de statuettes bénies par un moine ou un maître de pratiques traditionnelles.
Kanha et Chali sont généralement représentés ensemble, sous la forme d’un jeune prince et d’une jeune princesse.
Leur symbolisme repose sur leur qualité d’enfants du Bodhisattva et sur leur participation à l’accomplissement de sa perfection spirituelle. Ils sont ainsi perçus comme des figures enfantines pures, méritoires et bienveillantes.
Dans les croyances populaires liées à certaines amulettes, on leur attribue notamment :
-
la protection des enfants et de la famille ;
-
l’harmonie dans le foyer ;
-
la prospérité matérielle ;
-
l’attraction de la clientèle ;
-
la réussite dans le commerce ;
-
la sympathie et la bienveillance d’autrui ;
-
l’aide dans les situations difficiles.
Ces pouvoirs appartiennent au domaine des traditions populaires et de l’ésotérisme thaïlandais. Ils ne constituent pas un enseignement central du bouddhisme canonique.
Certaines sources thaïlandaises rapprochent leur utilisation de celle des figurines de Kuman Thong, tout en présentant Kanha et Chali comme des êtres d’origine céleste ou méritoire plutôt que comme des esprits de défunts.
Phra Kanha et Phra Chali sont-ils des Khuman Thong ?
La réponse est clairement : non.
La confusion est compréhensible, car les deux traditions utilisent des représentations d’enfants auxquelles on demande parfois protection, chance ou prospérité.
Leur origine est cependant très différente.
Le Khuman Thong
Le Kuman Thong appartient à une tradition magique thaïlandaise complexe. Historiquement, certaines formes anciennes étaient associées à l’esprit d’un enfant décédé, consacré puis attaché rituellement à une représentation.
Les figurines modernes appelées Kuman Thong sont souvent beaucoup plus symboliques et ne contiennent évidemment aucun reste humain. Elles continuent néanmoins à représenter un esprit enfantin que le propriétaire accueille et entretient comme un membre invisible du foyer.
Phra Kanha et Phra Chali
Kanha et Chali sont des personnages d’un Jataka bouddhique. Ils possèdent une identité, une famille et une place définie dans la légende de Vessantara.
Ils ne sont pas morts durant le récit et ne sont donc pas les fantômes de deux enfants.
Une amulette de Kanha et Chali ne cherche pas, en principe, à capturer ou à accueillir l’âme d’un défunt. Elle se réfère au mérite des deux enfants, à la compassion qu’inspire leur histoire et à leur proximité avec le Bodhisattva Vessantara.
La différence essentielle peut donc être résumée ainsi :
Le Khuman Thong représente traditionnellement un esprit enfantin, tandis que Kanha et Chali sont deux personnages sacrés issus des vies antérieures du Bouddha.
Doit-on leur faire des offrandes ?
Les pratiques varient selon les temples, les maîtres et les lignées.
Certaines personnes placent simplement leur représentation sur un autel bouddhique, à proximité d’une image du Bouddha ou de Vessantara. D’autres leur offrent de l’eau, du lait, des fruits, des sucreries ou de petites portions de nourriture.
Ces gestes ne signifient pas que les figurines contiennent des esprits. Ils peuvent être compris comme des marques de respect, d’affection et de gratitude envers les deux enfants sacrés.
La meilleure pratique consiste toujours à respecter les instructions données par le temple ou le maître ayant consacré l’objet.
Une image de l’innocence et du mérite
Phra Kanha et Phra Chali occupent une place singulière dans la culture thaïlandaise.
Ils incarnent à la fois l’innocence des enfants, la souffrance provoquée par la séparation, la fidélité familiale et la participation au chemin spirituel du Bodhisattva.
Leur histoire est indissociable de celle de Vessantara, mais elle ne se limite pas à l’acte spectaculaire du don des enfants. Elle raconte également leur courage, leur libération et la réunion finale d’une famille séparée par l’accomplissement d’une épreuve extraordinaire.
C’est sans doute cette combinaison de fragilité et de puissance spirituelle qui explique pourquoi leurs images sont encore vénérées aujourd’hui.
Les amulettes de Phra Kanha et Phra Chali ne sont donc pas de simples variantes du Kuman Thong. Elles constituent une tradition particulière, enracinée dans l’un des récits bouddhiques les plus célèbres de Thaïlande.
Derrière les deux petites figurines se cache ainsi une histoire vieille de plusieurs siècles : celle de deux enfants royaux qui, selon la tradition, contribuèrent eux aussi à préparer la venue du futur Bouddha.
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