La Horde d’argent de Fukushima
Ces ingénieurs retraités qui proposèrent de risquer leurs dernières années pour préserver celles des jeunes
Le 11 mars 2011, j’étais en Thaïlande.
Je mangeais tranquillement dans un restaurant méxicain lorsqu’un groupe d’une dizaine de touristes japonais, installé à la table voisine, se mit soudain à hurler.
Je ne comprenais pas ce qui se passait.
C’est alors que j’ai regardé dans la même direction qu’eux, vers le grand écran accroché au mur du restaurant.
Les images montraient une immense masse d’eau noire avançant à travers une ville japonaise. Elle emportait les voitures, les maisons, les bateaux et des bâtiments entiers.
Les touristes venaient de reconnaître leur ville.
Assis à des milliers de kilomètres de chez eux, ils la regardaient partir à la dérive sous leurs yeux, en direct. Ils voyaient disparaître les rues qu’ils connaissaient, les maisons de leurs voisins et peut-être leur propre quartier, sans pouvoir savoir ce qu’étaient devenus leurs proches.
Je n’avais pas encore entendu parler du séisme. Je venais de découvrir la catastrophe à travers les cris de ceux qu’elle frappait.
À cet instant, le tsunami n’était pas une information diffusée à la télévision. Il avait déjà un visage : celui d’une dizaine de Japonais qui regardaient leur ville disparaître.
Une catastrophe dans la catastrophe
Le séisme et le tsunami avaient privé la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi d’une grande partie de ses systèmes électriques et de refroidissement. Dans les jours qui suivirent, plusieurs réacteurs furent gravement endommagés, des explosions secouèrent les bâtiments et des substances radioactives furent libérées.
À l’intérieur et autour de la centrale, des techniciens, des pompiers, des ingénieurs et des ouvriers tentèrent d’éviter une catastrophe encore plus importante.
Le monde les surnomma rapidement « les 50 de Fukushima », bien qu’ils aient en réalité été beaucoup plus nombreux à se relayer sur le site.
Ces hommes travaillaient dans des conditions extrêmes, au milieu des débris, des installations noyées et d’une menace invisible : les radiations.
Ils savaient que certaines conséquences de leur exposition pourraient ne se manifester que plusieurs années plus tard.
Pendant ce temps, ailleurs au Japon, un ingénieur retraité âgé de 72 ans regardait la situation avec une idée en tête.
Il s’appelait Yasuteru Yamada.
L’appel des anciens
Yasuteru Yamada avait travaillé pendant des décennies dans l’industrie. Il connaissait les environnements techniques complexes, les machines, les chantiers et la discipline nécessaire pour intervenir dans une installation dangereuse.
Il savait également que le démantèlement et la sécurisation de Fukushima prendraient des années, probablement des décennies.
Pourquoi, se demanda-t-il alors, continuer à exposer principalement des hommes jeunes ?
Le raisonnement était d’une simplicité effrayante.
Les cancers provoqués par une exposition aux radiations peuvent mettre de nombreuses années à apparaître. Un travailleur de trente ans risque d’en subir les conséquences au milieu de sa vie. Pour un homme de plus de soixante-dix ans, cette période de latence peut dépasser son espérance de vie naturelle.
Cela ne signifiait évidemment pas que les radiations devenaient inoffensives pour les personnes âgées. Une forte exposition pouvait provoquer des effets beaucoup plus rapides et personne ne pouvait calculer exactement les conséquences pour chaque individu.
Mais à dose comparable, les anciens avaient statistiquement moins d’années de vie à perdre.
Leur conclusion fut donc terrible, logique et profondément généreuse :
si quelqu’un devait prendre ce risque, pourquoi ne serait-ce pas eux ?
La naissance de la Horde d’argent
Yasuteru Yamada lança alors un appel aux ingénieurs, techniciens et ouvriers expérimentés âgés de plus de soixante ans.
Des centaines de personnes répondirent.
Retraités de l’industrie nucléaire, spécialistes des machines, anciens ouvriers qualifiés et ingénieurs proposèrent volontairement leurs services pour intervenir à Fukushima. Le groupe prit le nom de Skilled Veterans Corps for Fukushima, que l’on pourrait traduire par « Corps des vétérans qualifiés pour Fukushima ».
Mais ce nom administratif ne rend pas complètement justice à ces hommes aux cheveux blancs qui proposaient de marcher vers un ennemi invisible afin que les plus jeunes restent en arrière.
Ici, nous les appellerons donc autrement :
la Horde d’argent.
Ils ne portaient ni armures ni sabres. Ils arrivaient avec leurs cheveux gris, leurs connaissances techniques et plusieurs décennies d’expérience.
Ils ne réclamaient ni gloire ni récompense.
Ils ne prétendaient pas être invulnérables.
Ils disaient simplement : nous avons déjà vécu une grande partie de notre vie. Eux ont encore des enfants à élever, des familles à construire et plusieurs décennies devant eux. Si certains travaux doivent exposer des êtres humains aux radiations, commencez par nous.
Une proposition réelle, une légende amplifiée
Avec le temps, leur histoire fut souvent racontée sous une forme plus spectaculaire : des ingénieurs âgés seraient entrés dans Fukushima pour remplacer les jeunes techniciens et sacrifier leur vie à leur place.
La réalité semble avoir été plus compliquée.
La Horde d’argent s’est réellement constituée. Ses membres ont réellement proposé leurs services aux autorités japonaises et à TEPCO, l’entreprise exploitant la centrale. Leur démarche n’était ni une invention ni une simple déclaration lancée sur Internet.
En revanche, ils ne furent pas immédiatement envoyés dans les zones les plus dangereuses pour remplacer les jeunes travailleurs. Les autorités et l’exploitant hésitèrent à employer ces volontaires, pour des raisons sanitaires, juridiques, organisationnelles et probablement politiques.
Il serait donc inexact d’écrire qu’une armée de retraités prit effectivement le contrôle des opérations à Fukushima.
Leur sacrifice fut avant tout un sacrifice proposé.
Mais cela diminue-t-il leur courage ?
Pour offrir sa vie, faut-il absolument que quelqu’un accepte de la prendre ?
Ces hommes étaient prêts. Ils avaient réfléchi aux conséquences. Ils avaient regardé la catastrophe et décidé que leur âge, souvent considéré comme une faiblesse, pouvait devenir leur dernière force.
Le courage de ceux qui ont déjà vécu
Notre époque glorifie volontiers la jeunesse.
Elle célèbre les corps jeunes, les carrières nouvelles et ceux qui représentent l’avenir. Les personnes âgées sont parfois considérées comme fragiles, dépassées ou inutiles.
La Horde d’argent a rappelé une vérité bien différente.
Ces retraités possédaient quelque chose que les jeunes techniciens ne pouvaient pas encore avoir : quarante ou cinquante années d’expérience, une connaissance concrète des installations industrielles et une perception différente du temps restant.
Ils ne considéraient pas leur vie comme sans valeur. Ils estimaient simplement que leur mort éventuelle priverait le monde de moins d’années que celle d’un homme de trente ans.
Il faut une lucidité presque brutale pour faire ce calcul.
Il faut surtout beaucoup d’amour pour en accepter personnellement le résultat.
Une autre forme de spiritualité
La Horde d’argent n’était pas une organisation religieuse.
Pourtant, sa démarche évoque plusieurs valeurs profondément présentes dans la pensée bouddhiste : l’impermanence, le détachement, la compassion et la responsabilité envers les autres.
Ces hommes savaient qu’ils étaient mortels. Ils ne cherchaient pas à nier leur vieillesse ni à fuir l’inévitable. Ils voulaient transformer les années qui leur restaient en protection pour ceux qui en avaient encore beaucoup devant eux.
Leur raisonnement ne disait pas : « Notre vie ne vaut plus rien. »
Il disait plutôt :
« Puisque notre vie a déjà été longue, utilisons ce qu’il en reste pour préserver celle des autres. »
Voilà peut-être ce qui distingue le sacrifice du désespoir.
Le désespoir abandonne la vie parce qu’il ne lui trouve plus de valeur.
Le sacrifice reconnaît pleinement cette valeur et décide de l’offrir.
Ils étaient prêts
La Horde d’argent n’a pas arrêté le tsunami.
Elle n’a pas effacé la contamination ni réparé miraculeusement les réacteurs.
Pourtant, son existence mérite d’être rappelée.
Au milieu d’une catastrophe qui révéla les faiblesses des machines, des entreprises et des gouvernements, quelques centaines de retraités rappelèrent ce que l’être humain peut parfois produire de meilleur.
Ils regardèrent les jeunes travailleurs entrer dans une zone dangereuse et dirent :
« Prenez-nous d’abord. »
Ils ne portaient ni armures ni sabres.
Seulement leurs cheveux blancs, leur savoir d’ingénieurs et cette idée d’une terrible simplicité : puisque des vies devaient être risquées, autant préserver celles qui avaient encore le plus d’années devant elles.
Ce jour-là, ces hommes âgés ne furent plus seulement des retraités.
Ils devinrent la Horde d’argent.
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